Laurent Mauvignier

22 12 2007

Dans la foule, 2006, Ed. de Minuit 2006, 374 p., 19,50 € 

29 Mai 1985 à Bruxelles, se joue la finale de la Coupe d’Europe opposant la Juventus de Turin au club de Liverpool. Soudain dans ce stade du Heysel, les tribunes se convulsent de violences. Coups, panique, piétinements, étouffements vont laisser trente neuf corps étendus sur le sol et des centaines de blessés.

Comme dans ses romans précédents, Laurent Mauvignier choisit de sonder cet événement à partir des voix intérieures de ses personnages. Mais c’est comme une nouvelle écriture, plus ample, plus vaste qui naît de ces monologues tentant de surnager dans ce débordement humain.

Dans la foule marque un tournant dans une œuvre qui s’est imposé dès 1999. Quel chemin parcouru depuis la nappe blanche de Loin d’eux que Tana va ici léguer à Jeff. En s’affrontant à l’histoire, les personnages y trouvent comme une nouvelle langue où le corps et la parole se cherchent à même l’homme. Il y a Tonio qui ne dit rien… Il y a Gabriel le bruxellois qui perd à se perdre… Il y a Geoff de Liverpool qui se laisse agir, otage de l’impulsion meurtrière de son frère hooligan, avant de disparaître sous les mensonges qui vont couvrir les faits.

Chacun plonge le lecteur dans l’expérience fragile d’une existence qui vibre, tâtonne, se contredit. Comme chez Nathalie Sarraute, l’émotion, la sensation sont la matière de cette expérience unique du langage. Dans la foule en devient une extraordinaire exploration de notre humanité, une humanité qui cherche et vit dans l’impossibilité à se trouver.





James HAWES

21 12 2007

Pour le meilleur et pour l’Empire,

roman traduit de l’anglais par Olivier Deparis, L’Olivier 2007, 364 pages, 20 €. 

Au gré des événements et de ses humeurs, Brian Marley recompose désespérément sa nécrologie afin de s’assurer qu’il réussira à élever son fils en évitant de le traumatiser avant son envol de la maison…. Il est vrai qu’être professeur d’anglais pour jeunes étrangers n’a rien de très glorieux ni surtout de très gratifiant lorsque l’on végète entre les dettes de son divorce et les amourettes exotiques…

C’est donc sans hésiter que ce quadragénaire, un peu défraîchi, accepte de participer à un jeu de télé-réalité, “une jungle d’enfer”, organisé par un de ses amis ex-soixante-huitard reconverti en producteur. Pour deux millions de livres, le voilà parachuté avec cinq autres “britanniques ordinaires” en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans la dernière jungle inexplorée du monde.

Mais lorsque Brian doit affronter son ultime adversaire au profil de “commando kamikaze” c’est-à-dire gallois, enseignant, chauve et divorcé, tout bascule… D’abord les deux hélicoptères de la chaîne télévisée qui s’entrechoquent, isolant Brian du reste du monde; puis Brian lui-même lorsqu’il dégringole d’un ravin qui le projette dans une Angleterre inattendue et nostalgique; enfin le récit lui-même qui devient une extraordinaire satire du gouvernement Blair bientôt battu aux élections par un mouvement de retour à l’ordre et à l’âge d’or viril des châtiments corporels.

Tour à tour, satire sociale, comédie délirante, fable moraliste, ce roman burlesque nous régale de sa dénonciation acidulée d’une société, avide de héros, de sécurité et de renouveau identitaire… tout parallèle avec notre situation hexagonale étant bien sûr à proscrire ! Voilà un incroyable joyau de l’humour “so british” !





Richard Morgiève

20 12 2007

Miracles et légendes de mon pays en guerre,

Roman, Denoël 2007, 332 pages, 20€ 

Lecteur aux yeux chastes et sensibles, s’abstenir !

Car lorsque Richard Morgiève vous embarque à Madagascar ou encore à la Riviera, il vous plonge en plein marais de la ville de Beurque City, au beau milieu des exodés et des exodards, des Renault fuyant les Benz, durant l’année du rat géant de la débacle. Son apôtre est Saint-Jean, un maquereau indésirable au Faubourg Saint Denis qui ne sait pas lire mais sait s’attacher les services de ses trois “nièces”. Fortuna aveugle et enceinte d’un enfant riche des chantages juteux dont il est la promesse; Roseline la rousse “aux yeux verts forcément”, Josette la  brune timide qui, forte d’un “Dieu inusable”, engouffre Vierge et croix dans le sillon de ses seins.

Le narrateur, sorti d’une valise de riche, a pris la place du nouveau né ingrat. C’est à travers les agitations d’un bordel saturé de rouge qu’il nous fait découvrir les légendes d’un autre Faubourg, quartier relégué de la ville bourgeoise et villageoise qui se démasque sous l’occupation de von Brutus et de von Cheque.

Le vitriole de l’écriture, sous sa parodie célinienne, prend des accents attachants et mystiques. La jalousie violente des hommes cherche sa consolation; la fidélité de l’amitié dit sa foi dans les volutes d’une cigarette; la guérison est dans le don tandis que de toute part la mort l’emporte sur le théâtre du monde.

En ce sens, Miracles et légendes de mon pays en guerre est une belle leçon d’écriture où le foisonnement délirant à force de tout brasser redonne à l’homme sa place dans une histoire qui semblait l’abandonner.